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Adieu d'un Camarade Dictateur
Cher Delgado, Nous te donnions ce seul nom, sans nous douter de l'éclat que tu lui donnerais, accolé à celui de Chalbaud, que tu avais reçu d'une branche de ta famille. Tu avais deux ans de plus que la plupart d'entre nous du fait que ton père, le général Delgado avait dû s'expatrier du Venezuela, pour des raisons politiques. Et cette différence d'âge, qui me paraît maintenant infime te conférait un singulier prestige. Tu faisais déjà figure d'homme, surtout pendant nos deux dernières années de lycée. Et quel entrain, quelle vigueur t'animaient ! Je te revois assis au premier rang à la classe de philo de M. Maréchal juste devant moi, participant d'un trait d'esprit à la discussion, souvent animée, mais n'oubliant pas, pour autant, d'accrocher quelque papier vengeur au dos de Max Grandin ton voisin de droite. Et déjà tu t'exerçais à la politique internationale en organisant le soir des combats homériques, au coin des couloirs, contre nos camarades venus d'Extrême-Orient. Grand garçon sympathique, vif à l'étude, sportif et aimant la vie sous toutes ses formes, tu as représenté pour bien des potaches un type d'étudiant, un type d'homme déjà. Celui qui nous aurait dit que vingt ans après, tu deviendrais le chef presque absolu d'un grand État nous aurait bien surpris. D'ailleurs lequel d'entre nous pensait sérieusement à l'avenir et mesurait ses possibilités ? Toi, peut-être, car ton ascendance avait pu te donner une idée de l'exercice du pouvoir. D'ailleurs, après le lycée, tu as voulu te préparer à tes responsabilités futures en faisant des études militaires en France et aux États-unis. Et puis la grande aventure a commencé. Tu es devenu le bras droit de ton père, qui avait formé le projet de conquérir le pouvoir dans ton pays. Il arma un navire sur lequel tous vos amis embarquèrent sous vos ordres. Mais votre projet s'était ébruité et c'est à coup de canon que vous avez été accueillis. Votre bateau fut coulé, la plupart de vos amis tués, ainsi que ton père. Toi-même, tu n'échappas à la mort que grâce à la chance et à ton énergie, mais tu fus obligé de te réfugier aux Antilles. Tu n'abandonnas pas pour autant tes projets, et tu pris la succession politique de ton père. En 1945, tes amis et toi parvinrent à prendre le pouvoir et tu devins ministre de la défense nationale. Et en 1948 tu devins le chef, en tant que Président de la Junte Militaire de Gouvernement, et en collaboration étroite avec d'autres officiers supérieurs. Mais une telle situation ne donne pas que des amis. Et puis ta dictature était imprégnée de douceur et de mansuétude. Tu étais au fond resté attaché à. la culture et au libéralisme français et tu avais ainsi laissé à tes ennemis des possibilités d'action que d'autres auraient soigneusement supprimées. Tu étais un diplomate au moins autant qu'un chef. Et le 14 novembre 1950, tu devais périr, sauvagement mitraillé, dans un guet-apens, qui est resté politiquement mystérieux. Tu disparaissais à 42 ans, après une vie romanesque et fulgurante qui nous paraît un conte. Nous garderons de toi, avant tout, le souvenir du délicieux camarade d'enfance et de jeunesse. Vieilleville
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